Atlantique Stade Rochelais

Escale sèche

Entamer une saison, c’est comme partir pour une traversée en mer : on embarque avec une équipe qui sera inchangée jusqu’à l’arrivée au port, et qui devra faire face ensemble à tous les coups de tabac imprévus. Même si cette image a du plomb dans l’aile à l’heure des jokers médicaux et autres pigistes venus du sud, beaucoup d’entraîneurs aiment à se répéter cette métaphore. Et durant la traversée, il y a un moment qu’ils redoutent plus que tout autre, celui de l’escale que marque la trêve des confiseurs. Comme le commandant qui se demande dans quel état d’ébriété et de fatigue il va retrouver ses matelots après deux jours au port, l’entraîneur s’interroge avec angoisse sur l’état de ses troupes au retour de quelques jours de congés forcément particuliers.

On le voit à la reprise se ronger les ongles et se poser toujours les mêmes questions. Combien de kilos auront pris mes gros ? Mes gazelles n’auront-elles pas trop les jambes lourdes ? Ou autres interrogations légitimes à l’heure de repartir de plus belle pour le sprint final de saisons interminables. C’est le seul moment de l’année où le coach lâche ses ouailles. Lui qui les couve d’habitude de si près, le voilà obligé de les lâcher dans la nature pour quelques jours. Que de tourments pour un seul homme obligé d’assumer la responsabilité d’une trentaine de gaillards ! Heureusement que des préparateurs physiques sadiques ont inventé le suivi individuel, avec fiches d’entraînement à suivre à la lettre et check-up au retour des vacances. Que ferait notre pauvre petit entraîneur sans eux ?

Il y en a qui ont très vite compris comment Ă©viter ce genre de problèmes, ce sont les anglo-saxons. Point de trĂŞve, les rugbymen comme leurs cousins footballeurs jouent le 26 dĂ©cembre et remettent ça une semaine plus tard. Certains sont jaloux de ce mode de fonctionnement et n’ont de cesse de vanter en cette occasion le professionnalisme des joueurs anglais. Gâcher les fĂŞtes de NoĂ«l et le rĂ©veillon du 31, je ne vois pourtant pas vraiment de quoi se rĂ©jouir… Encore une preuve de plus que professionnalisme et esprit rugby ne font pas forcĂ©ment bon mĂ©nage. Jonny Wilkinson himself aurait passĂ© il y a quelques annĂ©es une soirĂ©e entière de 31 dĂ©cembre Ă  taper des drops et des pĂ©nalitĂ©s, tout seul sur un terrain d’entraĂ®nement. Et les journalistes de relater ça avec Ă©loge. C’est peut-ĂŞtre vrai finalement, un titre de champion du monde est Ă  ce prix… Mais je ne peux pas m’empĂŞcher de trouver ça froid, sans passion, presque trop prĂ©vu. Et cela ne me fera pas changer d’idĂ©e : si l’absence de troisième mi-temps est fortement prĂ©judiciable aux deux premières, l’absence d’escale est de mĂŞme une Ă©norme perte pour toute traversĂ©e.

(Oeil pour Oeil, 29.12.2008)

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